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Guillaume Triplet

BATMAN : les adaptations du Chevalier Noir sur grand écran

BATMAN : les adaptations du Chevalier Noir sur grand écran

BATMAN : les adaptations du Chevalier Noir sur grand écran 1400 700 Guillaume Triplet

La sortie de The Batman de Matt Reeves nous donne l’occasion de revenir sur les différentes adaptations au cinéma des aventures de la plus célèbre des chauves-souris puisque, même si les différents traitements du personnage depuis les années 60 ne se sont pas toujours valus en termes de qualité, le fait est que l’ombre du super-héros capé de noir a toujours plané sur le 7e Art. Loin d’avoir la prétention de retracer l’histoire complète du personnage et de ses multiples traitements (des encyclopédies ou sites spécialisés le feront bien mieux que ce modeste article), nous nous concentrerons surtout sur le prisme de la toile, qui permet de brasser, dans une certaine mesure, l’évolution de ce personnage torturé, vengeur mais porteur d’espoir car mu par le combat contre l’injustice et la pègre, auquel certains réalisateurs auront rendu un bien bel hommage.

Le muet comme base

Personnage apparu pour la première fois dans le numéro 27 de Detective Comics en 1939, Batman est la création de Bob Kane et Bill Finger. Mais il n’est pas sorti d’un claquement de crayon puisqu’il fut inspiré du film muet de 1926 The Bat (L’Oiseau de Nuit) réalisé par Roland West. L’histoire est celle d’un criminel vêtu comme une chauve-souris géante qui terrorise les hôtes d’une vieille demeure louée par un étrange écrivain. Et il est vrai qu’à la vue de certaines images extraites du film ou même de l’une ou l’autre version de l’affiche de l’époque, la référence saute aux yeux.

The Bat (1926)

L’homme chauve-souris se différencie des autres super-héros, et notamment de Superman, créé un an avant lui, par son absence de pouvoirs surhumains. En effet, son histoire est celle d’un simple quidam qui, sous son costume de chiroptère, décidera de s’attaquer aux crimes qui rongent la ville de Gotham City après avoir été témoin, enfant, de l’assassinat de ses parents par un voyou. La donne est annoncée dès le départ. Batman sera un personnage sombre mais surtout une figure à laquelle le lecteur pourra plus facilement s’identifier du fait de sa normalité.

« West » side story

L’année 1966 marque la création d’une série télévisée (pas la première puisque deux avaient été produites auparavant, en 1943 et en 1949) dans laquelle Batman est incarné par Adam West et Robin, acolyte historique de la chauve-souris depuis les comics de 1940, par Burt Ward. Au total, trois saisons et 120 épisodes seront diffusés entre 1966 et 1968. Le but : redorer quelque peu le blason du personnage dont les ventes de comics se sont montrées plus fébriles depuis 1964.

Mais la première année de diffusion de la série voit également naître, en parallèle, le premier véritable long-métrage consacré au personnage. Batman, réalisé par Leslie H. Martinson, est purement dans l’esprit de la série. Esthétique kitschissime, effets spéciaux rocambolesques, le film, tout comme la série, sont en quelque sorte une extension des comics portée à l’écran. Les couleurs, les costumes ou encore les fameux « paw » et autres « kaboom » apparaissant en pleines lettres dessinées au moment des coups de poings échangés sont là pour le rappeler. Dans ce film, pas moins de quatre méchants se liguaient pour anéantir Batman et Robin : le Joker (Cesar Romero), le Pingouin (Burgess Meredith. Oui, Mickey, l’entraîneur de Rocky.), Catwoman (Lee Meriwether) et le Sphinx (Frank Gorshin). Si l’œuvre de Martinson se caractérise par son côté coloré et les défauts de son époque, elle n’en reste pas moins une espèce de madeleine de Proust pour les plus anciens et donc un film qu’il est agréable de revoir ne serait-ce que pour son côté fantaisiste, son sens parfois basique de la morale, son humour décalé mais aussi et surtout pour sa superbe bande originale empreinte de jazz et de blues.

Batman (1966)

Dream Tim

Il aura fallu patienter pas moins de 23 ans avant de revoir une adaptation du Chevalier Noir sur grand écran puisque c’est en 1989 que sort le Batman de Tim Burton, premier de sa série. Dans la ville de Gotham, le crime et la corruption sont rois. Batman tente tant bien que mal d’éradiquer cela mais aura fort à faire face au personnage de Jack Napier devenu le Joker et dont le but est de semer le chaos tout en gardant le sourire.

Michael Keaton est Batman

Avec ce premier volet, les choses sérieuses commencent puisque Burton insufflera véritablement son univers au film, qui se voudra nocturne, gothique, relativement violent et aux influences mélangeant films de gangsters à l’ancienne, fantastiques et d’horreur. Si Burton prend des libertés par rapport aux comics pour développer l’histoire, il parvient à se rapprocher visuellement de l’ambiance de l’œuvre dessinée de l’époque Bob Kane. Batman reste une réussite de bout en bout grâce à son inspiration, ses effets spéciaux, ses décors, ses costumes ainsi que son admirable trio d’acteurs principaux : Michael Keaton, Jack Nicholson et Kim Basinger. Keaton (ayant incarné Beetlejuice un an auparavant pour le réalisateur) sera choisi pour endosser la cape et le costume malgré une carrure loin d’en imposer et une taille modeste (1,75 m). L’acteur offre toutefois une incarnation du personnage pour le moins crédible pour l’époque (notamment grâce aux dons du costumier Bob Ringwood) et en fait un héros auquel il n’est pas difficile pour le public de s’identifier. Pourtant, on ne peut nier qu’à plusieurs égards, la vedette lui soit de temps à autres volée par un magistral Jack Nicholson dans le rôle du Joker, ennemi historique de Batman. Burton en fait un dandy du crime à la punchline assassine et jamais en manque d’idées. Nicholson crève véritablement l’écran dès le début en tant que lieutenant d’une bande de mafieux mais poussera véritablement le curseur une fois devenu le Joker après avoir été jeté dans une cuve de déchets toxiques par la chauve-souris et remis « en état » par un obscur chirurgien muni d’outils de fortune dans une cave éclairée par une simple ampoule. La bête renaît et annonce la couleur dès sa première apparition.

Jack Nicholson dans le rôle du Joker

L’intérêt du film consiste également en la mise à l’écran une espèce de miroir entre le héros et son double maléfique dans un brillant face-à-face où le personnage de Vicky Vale, photographe de presse incarnée par Kim Basinger, joue un rôle beaucoup plus prépondérant qu’il n’y paraît. Le Batman de Tim Burton se positionne encore aujourd’hui comme une certaine référence que le public de l’époque aura d’ailleurs suivie puisque le premier week-end de sa sortie, le film battra le record du meilleur démarrage en termes de recettes.

Vu comme cela, la Warner aurait eu tort de s’aventurer sur d’autres terrains. C’est donc Tim Burton qui reprendra les manettes pour Batman Returns (Batman – Le Défi, en français) en 1992. Dans la droite lignée du précédent en ce qui concerne la mise en scène, ce second volet opte pour davantage de couleurs froides dans sa photographie.

Michael Keaton rempile en 1992

L’histoire se déroule en période de Noël et les illuminations contrastent efficacement avec le côté froid de la ville et de ses égouts, d’où est issu l’un des ennemis du Chevalier Noir dans cet épisode, le Pingouin. Interprété avec brio par Danny DeVito, il parviendra à se faire une place dans le monde extérieur grâce à une association avec le véreux Max Shreck, joué, lui, par Christopher Walken. Ce vilain duo bien pensé offrira deux facettes intéressantes. D’un côté, la soif de pouvoir de Shreck, de l’autre, le désir de vengeance du Pingouin, cet être difforme abandonné et exclu depuis toujours. Une espèce de médaille à deux faces ayant besoin l’une de l’autre et de dichotomie reflétant encore une fois le personnage de Bruce Wayne / Batman puisque le premier pourrait être amené à négocier avec le businessman le jour tandis que le second combattrait l’homme-alcidé la nuit.

Danny DeVito est le Pingouin

Mais Batman Returns est aussi le film dans lequel apparaît le personnage de Catwoman, campé par la sublime Michelle Pfeiffer. D’abord modeste secrétaire qui se fait défenestrer par son patron Max Shreck, Selina Kyle sera en quelque sorte ramenée à la vie par des chats errants. La survivante se crée le costume qu’on lui connait après sa mésaventure et arpente les rues et toits de Gotham pour goûter à une liberté retrouvée qui s’accompagne de bien des méfaits.

Catwoman jouant au chat et à la (chauve) souris

Superbement écrit et réalisé, le film de 1992 se caractérise également par une certaine liberté de narration de la part de Burton, qui ne respecte pas à la lettre les codes des comics. Mais l’autre prise de distance de la part du réalisateur réside dans le traitement de son méchant principal. Si le personnage du Joker dans le premier volet de 1989 se présentait comme assez chic et subtil, c’est loin d’être le cas ici. En effet Burton met l’accent ici sur le côté hideux du Pingouin dont la saleté et l’odeur de poisson cru paraissent presque palpables. Le metteur en scène semble s’amuser en intégrant dans son film les « freaks » dont il raffole, illustrés par Oswald Cobblepot (vrai nom du Pingouin) mais aussi par son armée de clowns aussi exclus de la société que lui et ses manchots armés de missiles.
Avec Batman Returns, Burton a clairement transformé l’essai que représentait Batman trois ans plus tôt en proposant un film audacieux et libre où la violence monte d’un cran et qui s’adresse donc à un public averti. La Warner ne manquera d’ailleurs pas de lui reprocher, elle qui attendait une œuvre un plus familiale, comme le seront les deux volets suivants.

Schumacher, le fossoyeur

Si Tim Burton laisse les rênes de la réalisation pour le troisième volet, il n’en garde pas moins un œil dessus en embrassant la fonction de producteur. Batman Forever sort en 1995 et est dirigé par Joel Schumacher, clipper et réalisateur au savoir-faire certain (il signe des clips pour INXS ou Lenny Kravitz mais aussi, entre autres, Chute Libre et, par après, 8 MM, Personne n’est Parfait(e) ou encore Veronica Guerin). Pourtant, si le bonhomme a pu mettre sur pied des films qui ont fait date, on ne peut pas dire qu’il ait excellé dans les deux chapitres de Batman dont il a eu la responsabilité.

Batman Forever

L’univers est complètement revu ici avec une esthétique beaucoup plus colorée et flashy voire parfois cyberpunk. C’est Val Kilmer qui reprendra le rôle de Bruce Wayne / Batman dans cette histoire qui voit naître son acolyte Robin, joué par Chris O’Donnel. Ce dernier campe le jeune Dick Grayson, acrobate de cirque recueilli par Wayne après avoir vu sa famille se faire tuer par Harvey Dent / Double-Face (Tommy Lee Jones) lors d’un spectacle. Ils lutteront ensemble contre le précité, qui s’associera quant à lui au Sphinx (Jim Carrey), alter ego d’Edward Nigma, scientifique ayant mis au point une machine pour manipuler le cerveau humain.
Avec Batman Forever, dont le titre et la chanson phare Kiss from a Rose de Seal évoquent un romantisme bas de plafond, on entre dans un registre opposé à ce qui avait été proposé en 1989 et en 1992. Le côté sombre du justicier semble s’écarter au profit d’un film beaucoup plus grand public avec, paradoxalement, quelques scènes suggestives où la très sexy psy de Bruce Wayne, jouée par Nicole Kidman, n’hésite pas à jouer de ses charmes auprès de la chauve-souris. Ça commence à sentir le moisi et les fans ne manqueront pas de le faire entendre tant le film s’apparente à une farce, qui le sera toutefois beaucoup moins que le volet suivant.

Les méchants hauts en couleurs de Batman Forever

Schumacher remet le couvert en 1997 avec Batman et Robin. Mais si l’épisode précédent se présentait déjà comme un premier dérapage, le réalisateur pousse encore plus le curseur dans la mauvaise direction avec celui-ci au point d’en faire tout bonnement une parodie plastique dans laquelle l’authenticité cinématographique est aux abonnés absents. George Clooney enfile la cape, Chris O’Donnel rempile dans le rôle du second couteau, tandis que les méchants seront incarnés par Arnold Schwarzenegger, en Mr Freeze menaçant de plonger Gotham dans la glace si on ne lui permet pas de ressusciter sa femme cryogénisée, et Uma Thurman en Poison Ivy, botaniste allumée désirant que les plantes reprennent le pouvoir. Tout sonne faux. Chris O’Donnel lui-même parlera de ce volet en l’apparentant à « une gigantesque pub pour des jouets » alors que Batman Forever était encore un film. Et on ne peut lui donner tort à la vue de ce spectacle pathétique animé par ni plus ni moins que des figurines grandeur nature. Largement décrié par les fans pour son non-respect du personnage, le film atteindra néanmoins un statut de film culte tant il représente ce qui s’est fait de pire dans la saga jusqu’à présent. Même l’apparition de Batgirl sous les traits d’Alicia Silverstone ne permettra pas de sortir le film du gouffre dans lequel il se sera plongé. Pourtant, et c’est tout à son honneur finalement, Joel Schumacher assumera parfaitement ses erreurs de parcours.

Batman et Robin (1997)

Finalement, le seul dont la classe est restée intacte dans tout cet imbroglio aura été Michael Gough dans le rôle d’Alfred, le fidèle majordome voire père de substitution de Bruce Wayne, qui aura superbement incarné le personnage à quatre reprises depuis le Batman de Tim Burton en 1989. Un record actuellement.

Michael Gough, excellent en Alfred Pennyworth

Nolan, le sauveur

Après un projet avorté en 2001, qui devait voir Darren Aronofsky (Requiem for a Dream) derrière les manettes, c’est en 2005 que le Chevalier Noir trouve un nouveau souffle grâce à Christopher Nolan (Memento, Insomnia…). Le réalisateur britannique offrira une trilogie de très haut vol à l’homme chauve-souris en faisant table rase du passé et en proposant une vision du personnage inattendue pour l’époque mais plus respectueuse des écritures des comics époque Frank Miller.
Pour incarner le Cape Crusader, il fallait un acteur capable de s’investir et de remplir le costume. Le choix se portera sur Christian Bale. Celui-ci avait marqué les esprits en jouant le dérangé Patrick Bateman (quasi homonyme de son rôle futur) en 2000 dans American Psycho mais aussi Trevor Reznik dans The Machinist en 2004, film pour lequel l’acteur avait perdu énormément de poids au point de ne plus peser que 55 kilos. À l’inverse, pour incarner Batman, Bale doit regagner en masse, chose qu’il accepte à grand renfort de nutrition et de préparation pour atteindre le physique rude et sculpté du nouveau justicier. Le choix de Nolan fut le bon tant l’acteur s’est positionné depuis lors comme le meilleur Batman à ce jour. Mais un acteur principal ne fait bien sûr pas tout.

Batman Begins

Les dés sont jetés avec Batman Begins. Nolan reprend le personnage à sa source et offre au spectateur d’assister à la naissance du héros en expliquant tous les passages importants. Du meurtre des parents du jeune garçon à sa première apparition en tant que justicier de Gotham en passant par son rapport aux chauves-souris, son éducation par Alfred (l’excellent Michael Caine), son entraînement drastique dans le camp de Ra’s Al Ghul ou encore la création de son costume et de ses gadgets avec Lucius Fox (Morgan Freeman), tout est passé en revue dans un métrage de 2h20 qui fourmille d’idées à chaque séquence pour un résultat qui dépasse toutes les espérances. La récréation de l’époque Joel Schumacher est définitivement finie. Le nouveau Batman sera noir et d’une densité jamais vue encore. Dans une ville morne rongée par la pègre et la corruption contre lesquelles lutte un commissaire Gordon (Gary Oldman) parfois esseulé, il arrivera à point nommé. Un brin d’espoir dans une Gotham vouée à la destruction par Ra’s Al Ghul, qui ne voit en elle que décadence.
Batman Begins est le renouveau de la série et une réussite totale. Le reflet d’une période cinématographique pour le moins intéressante avec des héros qui s’assument, plus authentiques et donc moins édulcorés, à l’instar de Casino Royale, nouveau James Bond incarné par Daniel Craig, qui sortira l’année suivante. Brillamment mis en scène et à la distribution phénoménale, Batman Begins est acclamé aussi bien par le public que la critique et offre un horizon de possibles pour la suite de la trilogie, que Nolan ne manquera pas d’exploiter au mieux et ce dès son deuxième chapitre, The Dark Knight.

The Dark Knight sortira en 2008 et marquera à plus d’un titre d’une pierre blanche l’histoire de la saga, l’histoire des films de super-héros et même, par extension, celle du cinéma en général.
Dans ce (très) long métrage de plus de 2h30, Christopher Nolan fait la démonstration de tout son savoir-faire en termes de narration, de mise en scène et d’effets spéciaux. Mais attention, rien n’est laissé au hasard et tout sert le propos du film.

The Dark Knight

Premier de toute la saga à ne pas comporter le nom « Batman » dans son titre, The Dark Knight voit la ville de Gotham City gangrénée par un chaos et une anarchie ayant pour nom le Joker, admirablement incarné par Heath Ledger, dont ce sera le dernier rôle puisqu’il décèdera à 28 ans avant la sortie du film, remportant d’ailleurs, à titre posthume, l’Oscar du meilleur second rôle en 2009. Une récompense amplement méritée tant le personnage du Joker crève l’écran. À la différence du Joker dandy de 1989, celui de Nolan se veut moins « propre » et incarne le désir de voir le monde brûler en riant aux éclats. Ce Joker qui parviendra à pousser Batman dans ses retranchements. La scène illustrant le mieux cela est sans doute le face-à-face dans la salle d’interrogatoire où le Cape Crusader ne peut s’empêcher de laisser libre court à une pulsion violente à laquelle il ne nous avait pas habitués jusque-là. Encore une fois, la figure du justicier et celle du Joker seront comme les deux côtés d’une même pièce qui ont, à l’instar du bien et du mal, besoin l’un de l’autre pour exister pleinement.

Dans The Dark Knight, Heath Ledger est le Joker

Il est également question de cette symbolique avec le personnage de Harvey Dent, qui laisse le hasard décider de certains aspects de sa vie à l’aide d’une pièce de monnaie qui ne le quitte pas. Ce procureur incarnant un futur plus propre pour Gotham City et une possibilité éventuelle pour Batman de laisser place à une sorte d’alter ego utilisant la justice et non les poings. Une sorte de chevalier blanc, comme mentionné dans le film. Sauvé par Batman après que celui-ci a été biaisé par le Joker, Harvey Dent, à moitié brûlé vif, deviendra Double-Face. Un personnage qui n’apparaîtra finalement plus dans la saga menée par Nolan.
The Dark Knight se positionnera en véritable chef-d’œuvre et mettra la barre si haut qu’une telle réussite aura probablement du mal à être à nouveau atteinte.

La trilogie de Christopher Nolan se clôture en 2012 avec The Dark Knight Rises. Ce chapitre boucle la boucle grâce à son méchant principal, Bane, montagne de muscles affublées d’un masque doté de câbles qui déforme sa voix et lui permet de vivre. Tom Hardy est impressionnant dans le rôle puisque même avec le visage caché, et donc sans véritable expression, sa stature inquiétante suffit à donner corps au personnage.

The Dark Knight Rises

Après une impressionnante scène d’ouverture, le film se poursuit sur Bruce Wayne en plein questionnement et qui a décidé de laisser de côté son costume de chauve-souris après les déboires vécus dans le volet précédent. Cassé physiquement et dépressif, le milliardaire n’aura d’autre choix que de dépoussiérer sa tenue et reprendre du service lorsque Gotham sera aux mains de Bane et en proie au chaos total. Entre menaces d’explosions atomiques, forces de police bloquées dans les égouts et tribunaux expéditifs de fortune prononçant des peines de mort ou d’exil, la Batmobile (véritable char d’assaut dans les trois films) et son occupant auront fort à faire. Batman bénéficiera d’ailleurs dans cette mission de l’aide ponctuelle d’une Selina Kyle / Catwoman (Anne Hathaway) malheureusement sous-exploitée.

Face-à-face entre Bane et Batman dans The Dark Knight Rises

The Dark Knight Rises referme donc cette admirable série sur un film qui, encore une fois, n’a cure de la durée puisqu’il affiche presque 2h45 au compteur. Mais qu’à cela ne tienne puisque, même si ce dernier épisode est légèrement en deçà de ses deux prédécesseurs, il clôture une série qui mérite sa place au panthéon des meilleures.

Snyder le showman

Habitué des films à grand spectacle, le réalisateur Zack Snyder reprend le flambeau en 2016 mais pas uniquement pour les aventures de Batman. En effet, l’époque du crossover est entamée et c’est Batman v Superman: Dawn of Justice qui verra le jour. Si le mélange des genres en comics est monnaie courante, il est clair qu’il en est autrement au cinéma. Zack Snyder s’offre un terrain de jeu qu’il semble apprécier mais qui peine parfois à convaincre dans cette histoire de confrontation entre le Chevalier Noir et l’Homme d’Acier. Si un premier rapprochement pouvait être vu dans ce projet du fait que le très bon Man of Steel de Snyder, sorti en 2013, avait été écrit par Christopher Nolan, le fait est que le premier choisit l’option grand spectacle pur alors que le second s’en servait pour servir une véritable histoire et ses personnages. Batman v Superman: Dawn of Justice se regarde sans déplaisir comme film du samedi soir mais ne restera pas dans les annales tant le traitement apporté à Batman semble grossier. Le jeu de Ben Affleck n’est pas à jeter, malgré les craintes émises à l’annonce du choix de l’acteur pour endosser la cape, mais un Batman en armure métallique a des difficultés à passer aux yeux des fans.

Batman v Superman

Snyder remettra le couvert en 2017 avec Justice League et poussera le curseur encore plus loin en termes de rencontres entre super-héros puisqu’ici, outre Batman et Superman, le reste de la bande est composée de Flash, Wonder Woman, Aquaman et Cyborg. Ben Affleck rempile dans le rôle du justicier en noir dans un film beaucoup plus porté sur le fantasy et la science-fiction, où il est question de combattre ni plus ni moins que des monstres à tailles démesurées. Un gros fouillis aux antipodes des chefs-d’œuvre proposés auparavant par Nolan.

Justice League

Pour des raisons dramatiques (le suicide de sa fille Autumn), Zack Snyder fut contraint de quitter le projet avant la fin. C’est donc Joss Whedon qui se chargera de retourner certaines scènes à la demande de la production et d’effectuer le montage du film. Lorsque Snyder voit le résultat, celui-ci ne lui convient pas. Le cinéaste décidera alors de proposer sa version du film. Zack Snyder’s Justice League sortira en 2021 dans une version de plus de quatre heures.

Guillaume Triplet

L'issue sera la même pour tout le monde

CRUELLE EST LA NUIT : critiques du film et du DVD et interview du réalisateur

CRUELLE EST LA NUIT : critiques du film et du DVD et interview du réalisateur 800 533 Guillaume Triplet

Réalisé par Alan Deprez
Avec Kevin Dudjasienski, Bertrand Leplae, Arnaud Bronsart, Pascal Gruselle, Sabrina Sweet, Evangelyn Sougen, Michel Angély, Pierre Nisse, Damien Marchal

Une sortie DVD Chriskepolis et Zeno Pictures
Thriller érotico nihiliste
21 minutes

Récemment sélectionné dans deux festivals turcs (The Gladiator Film Festival et les Golden Wheat Awards) – il sera de ce fait diffusé à Istanbul le 31 décembre prochain -, le court métrage d’Alan Deprez Cruelle est la nuit sera aussi projeté ce 17 décembre à Bourg-en-Bresse dans le cadre du ZOOM et d’une programmation de courts-métrages trash.

En 2020, le film bénéficiait d’une sortie DVD digne de ce nom via les excellentes boîtes Chriskepolis et Zeno Pictures. L’occasion nous est donnée ici de revenir sur cette bande qui s’était déjà fait attendre en 2017 tant sa conception et sa sortie furent repoussées.

Une affiche signée Gilles Vranckx

Le film   ★★★

Retour donc sur un film qui met en avant la créativité dont la Belgique peut encore déborder et l’indépendance de ses créateurs, pour qui le mot « limite » n’a peut-être pas le même sens que pour le commun des mortels.
Un condensé de violence, de poitrines opulentes, de révolte et d’humour noir. Voilà ce qui pourrait donner une idée somme toute exhaustive de la vingtaine de minutes que représente Cruelle est la nuit.

Un soir, Kel, Arno et Sid du collectif Aetna préparent batte de base-ball et flingues pour une expédition punitive. Le but : éliminer le politicien véreux Hein Stavros. Mais à leur arrivée, les trois « activistes » se retrouvent en pleine partie fine, ce qui va quelque peu les contraindre à adapter leur plan.
Dotée de personnages singuliers, Cruelle est la nuit est le genre de bande soignée tant au niveau du scénario que de la réalisation. En effet, si le concept de base surfe sur quelques poncifs presque obligatoires du genre, il n’en est pas moins original. Loin de l’histoire basique du cassage de gueules simpliste, le contexte sociopolitique a son rôle à jouer et la morale de la vanité de la révolte apporte une symbolique réfléchie sans non plus tomber dans l’intello.

Le film doit tenir le spectateur jusqu’au bout et ses concepteurs l’ont parfaitement assimilé, au point d’offrir son lot de démonstration des plaisirs de la chair et d’exagération des scènes gores. À ce propos, on ne peut que saluer les qualités formelles de la réalisation, qui opte pour des cadrages et une photographie apportant de la classe dans le trash, comme si Gaspar Noé ou Jess Franco étaient passés par là pour chacun apporter leur petite touche. La scène de l’orgie en est une preuve, au même titre que celle de la fellation avortée par éventration.
Un des autres points forts est sans nulle doute la musique, qui participe à l’assombrissement du propos et à la tension du film grâce à des rythmiques industrielles du meilleur effet.

Le réalisateur Alan Deprez s’est fait plaisir en mêlant ses différentes influences esthétiques et cinématographiques, tout en insufflant une vision pour le moins nihiliste de l’existence. Mais il évite la complainte en choisissant un traitement des personnages qui permet de jouer subtilement la carte de l’ambiguïté tant le spectateur n’est pas pris par la main et guidé par une sorte de manichéisme démagogique. Life is a bitch.


Le DVD et ses bonus   ★★★

En termes de suppléments, Zeno Pictures propose quelque chose de sobre mais bougrement instructif.
Si le making of de 23 minutes décortique la conception des scènes phares du film, il laisse également la parole à certains des acteurs et met en avant l’incroyable travail de l’équipe technique, du cadreur à la maquilleuse, pour percer quelques-uns des secrets de fabrication du court métrage.
On déplorera par contre l’absence d’intervention de la part du réalisateur, dont la vision artistique aurait sans doute été digne d’intérêt. Nous vous renvoyons pour cela à l’interview d’Alan Deprez, réalisée au Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF) et que vous retrouverez ci-dessous.

La suite se compose de deux interviews réalisées lors du Retro Wizard Day 2018. Des interviews très intéressantes puisqu’elles donnent la parole aux encyclopédies vivantes que sont David Didelot (Vidéotopsie) et Didier Lefèvre (Médusa Fanzine) d’une part, et à Damien Granger (ex-rédac chef de Mad Movies et auteur des divers volumes de B-Movie Posters et de Horror Porn : La fesse cachée du cinéma d’exploitation), d’autre part, qui apportent chacun leur analyse éclairée du film. L’occasion de mettre en évidence les multiples références, volontaires ou involontaires, que contient Cruelle est la nuit ou encore sa portée symbolique.

Enfin, le tout est accompagné d’un petit livret de 20 pages présenté comme un manifeste dans lequel l’éminent journaliste Pascal Françaix (La Septième Obsession, entre autres, et l’auteur de Torture Porn : L’horreur postmoderne, Teen Horror : De Scream à It Follows et Camp ! vol. 1 : Horreur et Exploitation) décortique à son tour le film d’Alan Deprez. Notez que le texte de ce livret, rédigé en français, est aussi disponible en anglais. Les anglophones n’ont décidément pas été oubliés puisque des sous-titres anglais sont également disponibles pour les bonus du DVD.
Quant au film en lui-même, il peut être visionné avec des sous-titres optionnels anglais, néerlandais, français (sourds et malentendants), allemands, espagnols et italiens.

Le DVD est disponible à l’achat sur le site de Zeno Pictures.

Guillaume Triplet

L’interview du réalisateur

Rencontré à Bruxelles à l’occasion du BIFFF 2017, Alan Deprez a décortiqué avec nous la conception de son film et les enjeux de celui-ci. Mais ce fut également l’occasion de simplement parler cinéma et d’entendre son avis sur la situation. Entre coups de gueule, coups de cœur et débat sur le genre, voici l’entretien pour le moins conséquent que nous avons eu avec lui.

Crédit photo : Charles Six

Cruelle est la nuit est un court métrage qui renferme de nombreux concepts : une espèce de révolte politique qui part ensuite dans tous les sens (sado-masochisme, violence graphique…). Peux-tu nous expliquer ton idée de départ ?
C’est assez compliqué en fait. Je ne voulais surtout pas faire une œuvre hyper référentielle ou trop consciente de ses références, parce que c’est quelque chose qui m’insupporte de plus en plus. Je ne supporte plus tous ces « jeunes » réalisateurs d’une première œuvre ou de premières œuvres qui, constamment, font des clins d’œil à des œuvres ayant marqué leur cinéphilie et qui se complaisent, d’une certaine façon, dans cet art de la référence. J’en ai un peu marre du recyclage. Curieusement, je ne sais plus d’où m’est réellement venue cette idée de personnages étrangers à un milieu et qui débarquent dans une partie fine. La post-production a aussi été interminable car au départ, le film devait être prêt pour 2016. Mais comme à chaque fois, je veux faire simple et, finalement, je fais plus compliqué ! Je m’étais dit qu’on allait faire un huis clos pour ne pas être tributaire des extérieurs. La première vision que j’ai eue était ces mecs qui partent en mission dans le but d’assassiner une personnalité influente et sont un peu pris au dépourvu puisqu’ils débarquent en pleine partouze. Ensuite, la nature très noire et nihiliste du film existe car, en cours d’écriture, j’ai perdu deux personnes qui comptaient énormément pour moi, à savoir ma grand-mère et mon cousin ; ce qui m’a fait traverser une période assez douloureuse. D’ailleurs, Cruelle est la nuit leur est dédié. Il y a donc une dimension très personnelle dans le projet et l’humour qu’on peut retrouver dans le film n’est arrivé que plus tard. Il y a un peu de moi dans chaque personnage car, même si je me considère comme apolitique, j’ai mes idées et c’est clair que parfois, je pense qu’il est préférable de tout « brûler » pour repartir sur des bases saines. C’est ce que le personnage de Kel fait dans le film, même s’il s’inscrit dans une démarche tout autre.

Tu parles d’une post-production qui a été tirée en longueur. Dans quelle mesure cela a-t-il joué sur le retard du projet ?

Il y a plusieurs choses qui sont entrées en ligne de compte. Il faut savoir qu’au départ, le court métrage devait être réalisé pour le « CollectIFFF 2 » (NdA : le CollectIFFF est un groupe de réalisateurs de courts métrages dont les œuvres sont soutenues par le BIFFF et diffusées lors d’une édition précise du festival – le premier CollectIFFF a eu lieu en 2012). On a tourné trop tard par rapport à la diffusion prévue pour le BIFFF 2016 et on ne s’en est rendu compte qu’en cours de tournage. Par ailleurs, le monteur ne pouvait pas débloquer tout son temps pour travailler sur le film et en assimiler toute la matière dans un délai si court. La post-production a duré presque dix mois. On a donc monté une bande-annonce, diffusée dans deux festivals mais pas au BIFFF. La projeter au BIFFF aurait pu s’avérer étrange par rapport aux autres films du CollectIFFF, dûment finalisés. C’est vrai qu’on a pris le temps de bien faire les choses, en se disant qu’on avait entre les mains un film très atypique et singulier, à plus forte raison au sein du paysage cinématographique franco-belge et dans le domaine du court métrage. Pour nous, c’était une grande délivrance lorsqu’on a assisté à la première privée du film le 1er novembre 2016 au Cinéma Galeries, à Bruxelles.

Parle-nous un peu de la direction photo. Parce que ton court métrage comporte, comme on le disait, une dimension nihiliste complètement assumée, mais son esthétique est très léchée. C’est sombre mais soigné. Quels étaient tes choix artistiques à ce niveau-là ?

Tout d’abord, cela fait un certain temps que je travaille avec le même chef op, Nicolaos Zafiriou. C’est une vraie collaboration artistique et je ne serais rien sans lui. Si je fais le compte, je crois qu’on a dû bosser sur une trentaine de projets ensemble, même si beaucoup d’entre eux n’ont pas abouti. Il a éclairé mes trois courts métrages, ainsi que trois ou quatre clips, plus d’autres choses. Il faut savoir que je suis quelqu’un qui accorde beaucoup d’importance à l’esthétisme, même parfois un peu plus qu’au scénario ou au récit en lui-même. Certes, le scénario est fondamental, mais en tant que spectateur, je peux être séduit par un film qui aurait des carences scénaristiques, mais qui, visuellement, serait sublime. Par exemple, si on s’attarde sur Suspiria de Dario Argento, ce n’est pas un modèle de construction scénaristique : ce qui fait qu’on reste accroché est en grande partie dû à la direction photo de Luciano Tovoli. Je fonctionne comme ça et c’est ainsi qu’on a fonctionné sur Cruelle est la nuit. « Zaf » (Nicolaos Zafiriou) et moi avons défini une esthétique. Nous voulions une caméra qui avait une bonne sensibilité pour le grain de la peau. Pour parler un peu technique, nous avions opté pour une caméra assez rare : l’Ikonoskop, une caméra suédoise dont la licence a été rachetée par une boîte belge, qui, par la suite, a directement fait faillite. On a vite compris pourquoi (rires), puisqu’elle était très « prototype » et nous a créé les pires emmerdes sur le tournage. Elle surchauffait tout le temps et causait parfois pas mal de problèmes au niveau de l’enregistrement des rushes (on s’est retrouvés avec des rushes inutilisables, altérés par de fines trames rappelant l’image d’une VHS usée). Mais on l’avait choisie parce que c’était une des caméras qui imitait le mieux le grain du 16 mm. On avait aussi deux autres caméras : une pour les plans un peu plus « clippés » et tournés de nuit, l’autre destinée à servir de deuxième caméra (NdA : respectivement une Sony Alpha 7S et une Pocket Black Magic, qui « matche » plutôt bien avec l’image de l’Ikonoskop). Il est vrai que pour nous, l’esthétique était super importante.


Tu mentionnais ton choix de caméra qui rendait bien le grain de la peau et tu nous parlais de Suspiria… On aurait envie de faire un parallèle avec David Lynch (NdA : Alan nous avait déjà expliqué auparavant être un grand fan de ce réalisateur). Est-ce un réalisateur qui t’influence dans tes créations ?

Peut-être bien. En tout cas il a eu un aspect fondateur pour moi parce qu’à la base, je suis un simple fan, mais c’est en découvrant Blue Velvet que j’ai voulu devenir réalisateur. Pour moi, il y a vraiment eu un avant et un après Blue Velvet. Par contre, je suis moins fan de ce qu’il a fait « récemment », comme ses travaux vidéo ou encore Inland Empire (son dernier long-métrage, datant de 2006), qui m’a un peu horripilé. David Lynch est un réalisateur purement « sensoriel », qui sait faire fi de toutes les conventions scénaristiques encore de mises dans le métier, afin d’emmener le spectateur vers l’émotion pure.

Et le giallo ? C’est un style qui t’a aussi marqué dans ton parcours cinématographique ?

J’aime beaucoup les gialli, même si je trouve qu’en ce moment, certains éditeurs en sortent un peu trop. Il y a donc une certaine overdose de gialli et c’est un peu dommage car, par exemple, pour parler d’œuvres bis, il n’y a pas que le cinéma bis italien, mais des « films d’exploitation » partout dans le monde. Il y a certains films bis grecs ou encore indonésiens qui ne sont pas exploités chez nous et heureusement qu’il y a des éditeurs comme Mondo Macabro aux États-Unis pour s’occuper de ça. Mais pour en revenir aux gialli, c’est clair que j’aime beaucoup la sensualité qui s’en dégage. Leur côté sensuel et charnel aussi, puisque c’est quelque chose qui me touche. Il y a pas mal de gialli que j’aime beaucoup comme Mais qu’avez-vous fait à Solange ?, qui est génial, ou encore certains films de Sergio Martino avec Edwige Fenech, qui est une actrice magnifique dont je tombe amoureux à chaque film (rires). Toutes les Couleurs du Vice n’est pas forcément cité par tout le monde mais il est génial, tout comme Le Venin de la Peur de Lucio Fulci, qui se situe presque par moments entre le giallo et le film psychédélique. Mais il y en a tellement… J’aime aussi beaucoup les gialli prenant racine à Venise, comme Terreur sur la Lagune. Ils ont vraiment capté cette atmosphère de décrépitude propre à Venise, décelable par ailleurs dans La Clé de Tinto Brass, un cinéaste que j’adore. De ce réalisateur, j’apprécie beaucoup Caligula, même si le film a été truffé de plans hards retournés par le grand patron de Penthouse à l’époque, Bob Guccione. Il est évident que je suis sensible à la « recherche de sensualité » qui caractérise ce genre de films. Je pense que c’est le genre de bandes qui nécessite de savoir se déconnecter et de ne pas intellectualiser ce qu’on voit pour l’apprécier pleinement. La symbolique est très forte aussi et ça, c’est quelque chose qui me parle. Il y en a d’ailleurs beaucoup dans mes films.

Justement, le spectateur peut pointer différentes symboliques dans Cruelle est la nuit. Comme au niveau esthétique, tu as des influences qui se ressentent clairement. Si cette esthétique va de pair avec la symbolique, peux-tu nous expliquer celle-ci par rapport à ton court métrage ?

Ce qui serait intéressant serait que toi, tu me dises ce que tu y as décelé.

La première chose qui m’a frappé dans ton film au niveau symbolique, c’est le nihilisme. Il est très présent. Ensuite, il y a des phrases qui sont énoncées par tes personnages comme, par exemple, celle qu’on pouvait déjà entendre dans le trailer de Cruelle est la nuit qui est « Au final, l’issue sera la même pour tout le monde. » Elle montre bien la vanité de la révolte. On se révolte, OK, mais finalement, comme le fait comprendre ton personnage principal, c’est un peu comme pisser dans un violon…

C’est marrant, car j’en parlais il n’y a pas si longtemps que ça avec Pascal Françaix, journaliste et essayiste, qui, l’an dernier, a écrit un brillant ouvrage sur le torture porn (Torture porn : L’horreur postmoderne). Nous étions invités dans la même émission de radio. Il m’a soufflé que, pour lui, Cruelle est la nuit est un film postmoderne qui a su digérer pas mal d’éléments d’œuvres antérieures et dans lequel, surtout, on ne prenait parti pour aucun camp. Il y a une sorte de « pourriture généralisée ». Dans le camp des assaillants, il y a un discours très marqué, mais leur idéologie n’est pas plus défendable que les petits intérêts de l’homme politique à qui ils en veulent, qui est complètement véreux et organise des parties fines chez lui. À côté de ça, la dimension nihiliste, comme on l’a dit plus tôt, me touchait beaucoup. Je pense qu’on est dans une époque un peu artificielle, un peu « fake » et surconnectée, où les gens ont perdu le contact avec les choses et se sentent obligés de donner un avis sur tout – d’avoir tout vu, tout lu, tout entendu, alors que c’est impossible. Je crois qu’il faut savoir se « reconnecter » aux choses. Nous sommes allés trop loin… Nous nous trouvons dans une époque complètement désenchantée, que l’on traverse avec la peur au ventre, provoquée notamment par les divers actes terroristes qui ont émaillé ces dernières années. J’espère que les gens qui verront notre film pourront y déceler cela, parce que c’est clairement sur cette base qu’il a été conçu : cette peur et cette façon d’insuffler la terreur dans l’inconscient des gens. Maintenant, des personnes redoutent de sortir de chez elles, d’aller à des concerts, de prendre les transports en commun…. Le film renvoie un peu en creux cette image-là.

Sans tomber dans la métaphysique, est-ce que tu voulais faire émerger une espèce de réflexion sur l’existence à travers Cruelle est la nuit et peut-être faire réfléchir les gens sur le fait qu’il existe des valeurs auxquelles on peut encore se raccrocher ?

Il y a pas mal de choses qui sont dénoncées dans le film. Si on s’attarde sur Kel (incarné avec intensité par Kevin Dudjasienski), il s’agit d’un personnage qui est complètement déconnecté de la réalité et qui a perdu le contact avec son prochain. Pour lui, les personnes qui l’accompagnent ne sont même pas des frères d’armes, mais simplement de la chair à canon. Ça vient renforcer cet angle nihiliste car quand on regarde l’itinéraire de Kel, c’est une sorte d’itinéraire vers un suicide… C’est quelqu’un qui veut mourir mais ne veut pas « mourir de sa propre mort ». Il se construit donc une espèce de quête presque mystique avec pour apothéose l’assassinat d’un homme politique (Stavros, joué par Pascal Gruselle). C’est une manière de planter le couteau dans le dos de toute cette petite bourgeoisie, bien que ça n’ait plus beaucoup de sens… C’est aussi pour ça que dans le film, Stavros lui affirme que la lutte des classes est terminée. À l’heure actuelle, on est bien au-delà de ça. Cette guerre, on l’a perdue depuis longtemps. Nous vivons maintenant dans un monde où tout est contrôlé par tous ces grands conglomérats et les multinationales. À titre d’exemple, toute cette mode du véganisme part d’une bonne intention, mais même si on paie bien cher nos produits bio – ce que je fais souvent -, le sol est tout de même pollué et la plupart du temps, on ne sait même pas lorsqu’on ingère des OGM ou d’autres produits nocifs. Sinon, pour en revenir au film, il y a surtout un côté très désenchanté. Pour traiter d’un autre personnage, Sid (Bertrand Leplae), est simplement quant à lui dans une quête de virilité : c’est un faux dur et il surjoue ce côté « brut ». Sa batte de baseball est un peu l’extension de sa virilité. Et a contrario, le personnage d’Arnaud (Arnaud Bronsart) est un peu une façon de stigmatiser une partie de cette jeune génération qui ne partage plus les mêmes valeurs que nous. De vrais « branleurs » ! (rires) Ça m’insupporte, ces nouvelles générations qui n’ont plus le respect des aînés, ne prennent même plus la peine de prouver des choses par leur travail ou par leurs actes, et qui pensent que tout leur est acquis. Le personnage d’Arnaud représente quelqu’un dont la vie est un peu vide de sens et qui tente de lui en donner un en participant à cette mission, mais il y va un peu « comme s’il allait à Walibi » (NdA : Walibi est un parc d’attraction belge). C’est Arnaud qui m’avait soufflé ça durant une lecture du scénario. Il y va pour les sensations fortes mais toute la dimension politique insufflée par le personnage de Kel lui est complètement étrangère. Il y a des tas de choses dans Cruelle est la nuit. Ce n’est absolument pas humble de dire cela, alors que pour moi l’humilité est hyper importante, mais j’avais envie de donner un grand coup dans la fourmilière avec ce film car, comme je te le disais plus tôt, j’en ai vraiment marre de toute cette mouvance de courts métrages qui ont une approche condescendante vis-à-vis du genre, qui se complaisent dans les clins d’œil et uniquement dans ceux-ci. Ils balancent simplement toutes leurs références à l’écran et voilà…

C’est limite parodique pour toi ?

Oui, c’est parodique et j’en ai un peu ma claque. J’en ai vraiment marre de ce côté ricaneur où on adresse systématiquement des clins d’œil aux spectateurs. Par exemple, je n’ai rien contre les films de la Troma et j’en apprécie même certains, mais je suis passé à autre chose. Comme je te l’ai dit plus tôt, il y a des évènements intimes qui m’ont fait changer. Mes envies de cinéma ne sont plus les mêmes qu’avant. J’ai envie de tenter une greffe de différents genres dans mes courts et qu’il y ait des variations « tonales », comme passer d’une facette crue, charnelle ou sexualisée à un aspect plus drôle. Qu’il y ait vraiment un melting-pot de tout cela.

Crédit photo : Ketchup Book

Mais, en fait, ce que tu expliques là, ce sont différents côtés du cinéma dont tu es issu, quand on sait ce que tu fais. Quand on te lit dans la presse (CinémagFantastique, Mad Movies…), on perçoit ta culture cinéma en général, mais aussi et surtout celle qui concerne le cinéma de genre, le cinéma asiatique ou encore le cinéma porno. Tu avais envie de mélanger un peu tout cela avec Cruelle est la nuit ?

Oui, voilà. Et de nouveau, ça va paraître con ce que je vais dire, mais insérer des scènes de sexe non simulé dans un format de court métrage, je n’ai pas l’impression que ça ait déjà été fait ou du moins, pas de cette façon-là. Désolé, mais il fallait des couilles pour oser le faire… Je trouvais ça interpellant. Le fait aussi de réunir un casting hétéroclite, où on associe une ex-star du porno (la ravissante Sabrina Sweet) avec des acteurs « traditionnels » comme Damien Marchal ou Bertrand Leplae, qui se retrouvent au beau milieu de vrais libertins, donc d’actes sexuels non simulés. Ça m’intéressait beaucoup. J’aimais beaucoup également le fait d’y introduire un acteur comme Pierre Nisse, qui a énormément de génie dans sa folie. Pour l’équipe technique, c’était assez nouveau car si, pour ma part, j’avais déjà eu l’occasion de tourner des reportages sur des plateaux de John B. Root (réalisateur œuvrant dans le porno) pour Hot Vidéo TV, la grande majorité des techniciens de Cruelle est la nuit n’avaient jamais cadré, éclairé ou maquillé des acteurs impliqués dans des séquences « hard ». Ça leur a sans doute fait bizarre au début, mais très vite, leur professionnalisme a repris le dessus. Parfois, c’était même étrange pour moi parce que même si j’avais déjà filmé des reportages de ce genre, ce n’était jamais sur mes propres plateaux. Donc là, je devais choisir les positions des figurants (libertins), composer les couples… C’était particulier d’être à la lisière du hard. Cela dit, j’insiste sur le fait que ce n’est pas un porno et que ça reste un film de genre. Beaucoup de gens ne veulent pas le comprendre et disent que c’est du porno, souvent sans avoir visionné le film. Il faut dire que, depuis que j’ai été salarié chez Hot Vidéo (ça fait bientôt 4 ans que cette époque est révolue), il y a encore pas mal de personnes qui disent que je fais du porno ou que je suis dans le milieu. Mais c’est totalement faux, même si j’ai pu écrire des articles sur ce sujet. Cruelle est la nuit n’est pas pornographique. C’est un court métrage de genre avec du sexe non simulé comme il pourrait y en avoir dans les films de Gaspar Noé, par exemple.

Est-ce qu’avec Cruelle est la nuit, vous avez pu faire passer tout ce que vous vouliez, ton équipe et toi ? Avez-vous été totalement libres en termes de création ou y a-t-il encore eu des limites qu’on vous aurait imposées ?

Pas vraiment. Les limites qu’on a pu rencontrer sont les limites de chaque court métrage. C’est-à-dire des limites budgétaires, puisque le film n’a pas un budget faramineux et que les inscriptions en festival continuent de coûter très cher. Il y avait aussi des limites de temps parce que ce qu’on a tourné en cinq jours aurait normalement dû nous en prendre dix. On subissait un rythme infernal, surtout concernant les trois jours pendant lesquels on a tourné dans la villa. On tournait tous les jours de 9 heures du matin jusqu’à facilement 3 ou 4 heures du matin le jour suivant… Au bout d’un moment, l’équipe technique avait envie de me tuer. Il a fallu nous forcer – le cadreur (Benjamin Liberda), le chef op (Nicolaos Zafiriou) et moi – à descendre en régie pour nous alimenter, parce qu’on ne mangeait même plus. On courait après notre vision, plus précisément après la mienne, car toute l’équipe était derrière moi. De toute évidence, il y a toujours un peu de frustration, mais il s’agit certainement, de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, du résultat le plus fidèle par rapport à ce que j’avais couché sur papier. Cela étant, on a quand même dû laisser tomber une quarantaine ou une cinquantaine de plans ; ce qui nous a parfois compliqué la vie au montage. Ça ne me déplait pas du tout mais arrivés à un certain stade, pour certaines scènes, nous avons quasiment été forcés de partir sur quelque chose d’encore plus conceptuel ou de plus minimaliste.

Pour clôturer l’entretien, tu peux nous dire un peu quelles sont globalement les réactions et les échos que tu as déjà pu avoir par rapport à Cruelle est la nuit, puisqu’il a déjà été projeté à différents endroits et festivals ?

Globalement, les échos sont positifs ou même parfois très bons.

S’il y avait une critique négative que tu devais retenir, ce serait laquelle ?

C’est assez difficile à dire. Je suis prêt à prendre en compte n’importe quelle remarque à partir du moment où elle est constructive. Je peux comprendre que certaines personnes aient un problème avec notre film, avec ses plans explicites ou d’autres éléments subversifs. Tu vois, par exemple, une personne m’a reproché que pour elle, Cruelle est la nuit était « gratuit ». Alors qu’au final, tu te rends compte que cette personne n’avait pas du tout fait gaffe aux dialogues ou surtout, aux voix off en début de film. Sans cela, il n’a plus de sens… Ce n’est pas un film mainstream ni un grand film fédérateur, mais il n’a pas été pensé pour être tiède : soit tu y adhères complètement, soit tu le rejettes en bloc. Tant qu’il ne laisse pas les gens de marbre !

Propos recueillis par Guillaume Triplet

Nos cotes :
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NO TIME TO DIE : Dernier smoking en demi-teinte

NO TIME TO DIE : Dernier smoking en demi-teinte 1080 720 Guillaume Triplet

Réalisé par Cary Joji Fukunaga
Avec Daniel Craig, Rami Malek, Léa Seydoux, Ben Whishaw, Christoph Waltz, Ralph Fiennes

Action, thriller, espionnage
2h43



Mourir peut attendre… le spectateur aussi ! Si ce genre de maxime a déjà pu être lue ou entendue, c’est qu’elle résume assez bien le destin de No Time To Die, 25e volet de la saga James Bond mais surtout cinquième et dernier chapitre avec celui qui a incarné 007 ces 15 dernières années : Daniel Craig. Le film sort dans nos salles ce jeudi 30 septembre.

Crise sanitaire oblige, No Time To Die aura eu des petits airs d’arlésienne puisque la sortie initialement prévue en avril 2020 se sera vue finalement reportée à plusieurs reprises pour au final débarquer un an et demi après avec des scènes qui auront été tournées à nouveau pour cause notamment de placements de produits. Mais en remontant le temps encore un peu, on constate que ce dernier chapitre aura eu, à plusieurs égards, d’entrée de jeu une réputation de film maudit avec le départ de son réalisateur initial Danny Boyle, remplacé par Cary Joji Fukunaga, une vilaine blessure à la cheville de son acteur principal sur le tournage ou encore un incident au studio Pinewood ayant touché l’un des techniciens. Tout cela mis ensemble faisait beaucoup pour une telle grosse production que la MGM avait même un temps envisagé de revendre à une plateforme de streaming, et donc d’éluder sa sortie en salle. Qu’à cela ne tienne, le dernier Bond incarné par Craig arrive sur grand écran. Reste à savoir si les attentes engendrées auront pu être comblées.

Crédit photo : Christopher Raphael © 2021 DANJAQ, LLC et MGM. Tous droits réservés.


NTTD reprend les choses en quelque sorte là où Spectre les avait laissées et c’est après une première (très) longue séquence pré-générique, qui pourrait s’apparenter à un film dans le film, que le spectateur comprend que certains des personnages-clés des volets précédents ainsi que leur passé seront déterminants. Et si ces références ont été l’une des marques de fabrique de l’ère Daniel Craig, au contraire des volets précédents beaucoup plus indépendants narrativement les uns des autres, elles atteignent, ici, une sorte de paroxysme.
On retrouve donc un Bond hors-circuit coulant des jours heureux avec Madeleine Swann. Mais il ne faudra pas attendre trop longtemps avant qu’un évènement fâcheux vienne gâcher cette tranquillité et mettre à mal l’idylle soi-disant anonyme. Cinq ans plus tard, Bond se remet en selle en aidant un ami américain qui lui demande de retrouver un scientifique ayant travaillé sur une arme bactériologique redoutable. Pas besoin d’aller plus loin pour comprendre que le plus célèbre agent secret au monde reprendra du service dans la foulée et que cela ne se fera pas sans peine.

Crédit photo : Avec l’aimable autorisation de DANJAQ et MGM © 2021 DANJAQ, LLC et MGM. Tous droits réservés.


Si le plaisir de se prendre en pleine face une bonne fournée de scènes d’action ainsi que de poursuites en tous genres est bien présent et que les idées qui ont servi de base au scénario semblent loin d’être mauvaises, force est de constater qu’une certaine perplexité peut nous gagner à la sortie de la projection.
À trop vouloir montrer, le film ne se perdrait-il pas en chemin ? Certes, l’histoire regorge d’éléments charnières mais le traitement de ceux-ci nous semble parfois inégal au point de desservir d’un côté le rythme du métrage et de l’autre sa compréhension. De fait, si certains aspects sautent aux yeux bien avant qu’ils ne soient dévoilés, d’autres restent flous pour cause de passage en surface ou d’explications accélérées.
Bien sûr, les failles de 007 continuent d’être exploitées, voire mises à nu, comme depuis Casino Royale en 2006, mais celles-ci touchent moins que dans Skyfall (2012). La faute à un jeu d’acteurs et des dialogues qui semblent manquer d’incarnation. Là aussi, on ne peut que le déplorer tant le potentiel de certaines séquences était énorme. Un bémol notamment pour Fukunaga, lui qui avait réalisé et marqué d’une empreinte si forte les épisodes de l’excellente première saison de la série True Detective (2014).

Crédit photo : Nicola Dove © 2021 DANJAQ, LLC et MGM. Tous droits réservés.


On reste donc sur notre faim et très mitigé par rapport au fait que Daniel Craig, qui a littéralement habité James Bond durant 15 ans (à la grande surprise de beaucoup dès le départ d’ailleurs), ait tiré sa révérence de cette manière.

Guillaume Triplet

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Retour sur LOST HIGHWAY, le chef-d’œuvre de David Lynch

Retour sur LOST HIGHWAY, le chef-d’œuvre de David Lynch 653 925 Guillaume Triplet

Réalisé par David Lynch (1997)
Avec Bill Pullman, Patricia Arquette, Balthazar Getty, Robert Loggia
Version restaurée (Cinéart)

Néo-noir
2h15

★★★★

Envoûtant. Probablement l’un des qualificatifs qui correspond le mieux à Lost Highway, chef-d’œuvre (ultime ?) de David Lynch. Un film qui, près de 25 ans après sa sortie, fait encore référence. Quand le spectateur s’y plonge, il part irrémédiablement pour un voyage aux confins de l’imaginaire, du rêve et d’une réalité distordue, si chers au réalisateur. D’aucuns diront que ce dernier a peut-être même synthétisé ses envies, son art et son sens de la narration dans ce « néo-noir » qui respecte les codes tout en les bousculant.

L’histoire est celle de Fred Madison (Bill Pullman), saxophoniste de free jazz marié à l’attirante et intrigante Renée (Patricia Arquette) qu’il sera accusé d’avoir assassinée sans que le motif ni le déroulement du crime ne soient clairement définis. Lors de son incarcération, et par l’entremise d’un jeu de « portes » (une des récurrences de l’auteur), Fred se retrouvera dans la peau de Pete (Balthazar Getty), un jeune garagiste de 24 ans, et sera amené à vivre une vie étrangement parallèle à la sienne.
Comme toute tentative de description d’un film de David Lynch, celle-ci paraît vaine tant son cinéma prend surtout les intrigues comme vecteurs d’ambiance. L’histoire et les personnages sont pour lui des notions importantes mais peut-être pas autant que l’atmosphère qu’il peut créer autour d’elles. La forme serait-elle plus importante que le fond ? Les histoires seraient-elles uniquement des prétextes pour Lynch ? Le débat est intéressant puisque, malgré cela, chez lui, l’un ne va pas sans l’autre. Il suffit d’ailleurs de prendre pour preuve l’investissement dont font preuve les acteurs et la manière qu’ils ont de s’investir dans leurs personnages.

Les films de Lynch, et à plus forte raison Lost Highway, se présentent presque comme des expériences sensorielles. Chaque plan pourrait presque être encadré. Le metteur en scène joue sur les images et les textures au point que celles-ci semblent palpables lors de certaines séquences comme celles des gros plans sur les lèvres de Patricia Arquette lorsqu’elle parle dans le cornet du téléphone.

Lost Highway est un film complet qui permet au spectateur d’exercer, s’il le veut, son sens de l’interprétation tant le champ des possibles est ouvert. Adulé ou détesté, peu importe. Le film enferme le savoir-faire d’un artiste capable de pondre des films de prime abord incompréhensibles mais qui captent l’attention, interrogent, éveillent les sens. Servi par une bande originale dantesque (Angelo Badalamenti, David Bowie, Nine Inch Nails, Rammstein, Lou Reed…) qui reflète également l’importance de la musique dans le cinéma lynchéen, Lost Highway, dont le titre est d’ailleurs celui d’un classique country de Hank Williams, est une œuvre fondamentale.

Si Cinéart a eu la bonne idée de le ressortir en 2019 en DVD et en Blu-ray par le biais de cette version restaurée, on peut déplorer l’absence de bonus. Cette réédition permettra donc de (re)découvrir le film dans de bonnes conditions mais sans réel plus malheureusement.

Guillaume Triplet

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Sortie Blu-ray et DVD : LE CAS RICHARD JEWELL, de Clint Eastwood

Sortie Blu-ray et DVD : LE CAS RICHARD JEWELL, de Clint Eastwood 1458 1937 Guillaume Triplet

Réalisé par Clint Eastwood
Avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates, Jon Hamm

Drame
2h11

Une sortie Warner Home Video

Le film   ★★★

Clint Eastwood ne s’éloigne jamais longtemps de la caméra, que ce soit en tant que réalisateur, acteur ou les deux en même temps. Il est d’ailleurs impressionnant de voir que ce monument du cinéma américain, malgré ses 90 printemps cette année, enchaîne toujours les films à un rythme effréné. Mais le plus surprenant est que, sauf quelques rares erreurs de parcours, les œuvres eastwoodiennes ont très souvent rencontré un succès aussi bien public que critique. Le bonhomme a le don de mettre en scène mais aussi de raconter des histoires parfois dérangeantes, souvent touchantes. Le Cas Richard Jewell s’inscrit d’ailleurs assez bien dans cette dernière catégorie.

Basé sur une histoire vraie, le film relate une partie de la vie d’un homme en surpoids vivant toujours chez sa mère et dont le rêve est de devenir policier. À défaut d’y parvenir, il s’investit dans son métier de vigile avec un grand sens du devoir. Nous sommes en 1996 et lors des Jeux Olympiques d’Atlanta, Richard Jewell travaille dans l’une des équipes chargées d’assurer la sécurité de l’évènement. Un soir, lors d’un concert en plein air, il découvre un sac à dos sous un banc, qu’il soupçonne être un colis suspect. Il applique donc le protocole adéquat en avertissant les forces de police et en faisant évacuer le public. La bombe contenue dans le sac finira par exploser et le professionnalisme de Jewell aura sauvé de nombreuses vies. Mais si dès le lendemain, le simple agent de sécurité est élevé au rang de héros national, il subira tout aussi rapidement une véritable descente aux enfers suite à l’obstination du FBI qui voit en lui le suspect idéal et ces accusations de s’accompagner d’un véritable acharnement de la presse à son égard.

Le Cas Richard Jewell impressionne par sa maîtrise et sa justesse. L’acteur interprétant le rôle-titre, Paul Walter Hauser, y est assurément pour beaucoup tant il incarne son personnage avec la bonhomie nécessaire pour le rendre d’autant plus attachant. Des qualités qui se retourneront d’ailleurs contre lui au fur et à mesure de l’histoire tant son respect pour les forces de l’ordre le poussera à vouloir simplement aider mais, a contrario, le fera s’engouffrer dans une spirale d’accusations, au grand dam de son avocat, campé par l’excellent Sam Rockwell.

En plus de rendre hommage et justice à l’homme, le film se présente également comme une critique de la toute-puissance des médias. Ceux-ci ayant l’effrayant pouvoir, en un mot ou une image, de briser un destin sans même parfois avoir ne serait-ce qu’une infime partie de vérité. Le Cas Richard Jewell peut donc être vu tout aussi bien avec un regard tourné vers le passé qu’avec un œil sur le présent. L’une de ses thématiques n’aura peut-être jamais été aussi actuelle tant le flux d’informations auquel nous sommes soumis en permanence obstrue une vision critique pourtant nécessaire.

Le Blu-ray   ★

Côté bonus, l’édition Blu-ray de la Warner n’en propose pas un florilège mais a le mérite d’aller à l’essentiel avec deux séquences d’un peu plus de six minutes chacune. D’une part, un making-of dans lequel figurent quelques rapides explications sur l’impressionnante reconstitution de la scène au Centennial Park d’Atlanta et quelques anecdotes de tournage. D’autre part, une séquence sur la véritable histoire de Richard Jewell (décédé en 2007) racontée en grande partie par l’équipe du film et par sa mère.

Guillaume Triplet

Nos cotes :
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Le 13e OFFSCREEN s’ouvre aujourd’hui !

Le 13e OFFSCREEN s’ouvre aujourd’hui ! 828 1172 Guillaume Triplet

La 13e édition du Festival OFFSCREEN aura lieu du 4 au 22 mars 2020.
C’est donc l’occasion pour nous de mettre en avant cet événement qui, au fil des ans, devient un rendez-vous incontournable des mordus de cinéma alternatif.

Comme chaque année, le OFFSCREEN fait la part belle au cinéma qui sort des sentiers battus, ce qui fait un bien fou à notre époque, avouez-le. Et tout cela passe bien sûr par une programmation faisant la part belle à toutes les époques. En effet, et c’est bien cela le plus intéressant, l’amateur de 7e Art que vous êtes pourra bien sûr y découvrir des œuvres récentes, presque des avant-premières, mais aussi et surtout des films cultes ou oubliés qu’il est toujours de bon aloi de revoir sur grand écran. Mais ce n’est pas tout puisque des conférences vous seront également proposées, histoire d’étoffer votre culture qui, au final, ne demande qu’à être abreuvée.
Pour cela, différentes thématiques seront abordées et réuniront chacune des métrages de tous horizons.

Offscreenings 2020

Ce chapitre met à l’honneur les bandes les plus récentes avec notamment (sélection non exhaustive, bien sûr) :
About Endlessness et sa galerie de portraits sarcastiques, petit dernier du réalisateur suédois Roy Andersson.
Samurai Marathon, de Bernard Candyman Rose, et ses… Samurais qui devront courir un… marathon (le titre est somme toute assez clair).
Swallow, de Carlo Mirabella-Davis, ou le calvaire d’une femme prisonnière de la gigantesque demeure de son mari dominateur et de sa belle-famille et qui compense son mal-être en avalant toutes sortes de petits objets trouvés dans l’habitation.
Mope, de Lucas Heyne, sur les « Chris Tucker et Jackie Chan du porno ».
Vivarium, de Lorcan Finnegan, et son jeune couple contraint d’élever un bébé déposé dans une boîte après une simple visite immobilière.
Dogs Don’t Wear Pants, du Finlandais J.-P. Valkeapää, ou l’histoire d’un homme endeuillé qui retrouve goût à la vie grâce à des pratiques BDSM extrêmes.
La comédie d’horreur japonaise It Comes, de Tetsuya Nakashima, dans laquelle on nous promet plus de sang que dans l’ascenseur de Shining.

Vamos a la Playa – Beach Party & Beach Horror Films

Pour ceux qui ont un tant soit peu d’affinité avec la langue d’Almodóvar ou avec celle de Nolan, voire les deux, et qui auraient une petite idée du point commun qui regroupe les films repris sous ce thème, nous répondrons juste qu’ils sont sur la bonne voie. Oui, ils auront bien compris que cela parlera d’étendues sablées et d’eau salée.
C’est ainsi que vous pourrez revoir Creature from the Haunted Sea (1961) du grand Roger Corman, The Horror of Party Beach (1964) de Del Tenney, ayant la réputation d’être un des pires films jamais réalisés, Blood Beach (1980) de Jeffrey Bloom, pure film culte des eighties dans lequel des touristes se font engloutir par le sable de la plage de Santa Monica ou encore la pépite Shock Waves (1977) de Ken Wiederhorn et ses zombies aquatiques nazis.
À côté de cette vague horrifique, vous pourrez également redécouvrir Sonatine (1993) qui a révélé l’acteur-réalisateur Takeshi Kitano, ou encore Les Démoniaques (1974) de Jean Rollin dans lequel on suit deux naufragées faisant un pacte avec le diable dans les ruines d’une abbaye après s’être faites violées et maltraitées par des pirates.
Enfin, que serait un thème sur les films de plages sans le Blue Hawaii et son Elvis Presley en short et chemises à fleurs ? Rien, c’est d’ailleurs pour cela qu’il sera de la partie.

Hong Kong Category III

Mais en voilà une idée. Offrir un focus sur les « Category III » avec un bon paquet de films issus de cette collection en projection sur grand écran ne se refuse certainement pas, à moins d’être un fervent défenseur d’une morale rigide. Car c’est bien de morale dont il est question ici, ou plutôt de barrières morales repoussées. À ce propos, le journaliste Julien Sévéon et d’autres convives proposeront une conférence sur le genre durant laquelle ils aborderont l’aspect briseur de tabous des films de la Category III avec des incursions dans l’Histoire de la Chine, de Hong Kong et des crises politiques pour mieux les comprendre.
Niveau films, le OFFSCREEN nous gâtera avec The Story of Ricky (1991), sommet gore de la Category III avec son orgie de mises à mort en prison, The Eternal Evil of Asia (1995) et son condensé d’ingrédients qui ont fait de la collection ce qu’elle est (fantastique, horreur et érotisme), The Untold Story (1993), basé sur un fait divers et se concluant par une des scènes les plus immorales de l’histoire du cinéma, Devil’s Woman (1996), pure pépite délurée et pas mal d’autres encore.

About Time : A Voyage Through Time Travel Cinema

Ce dernier thème sur le voyage dans le temps est de loin le plus fourni et sera l’occasion pour beaucoup de redécouvrir des films qui les auront probablement accompagnés durant leur jeune temps ou qui leur auront peut-être insufflé la passion du cinéma, rien que ça.
En fait, c’est assez simple : il est très probable que plusieurs des films auxquels on pourrait penser spontanément lorsqu’on évoque le voyage dans le temps soit programmés cette année au OFFSCREEN. Pour n’en citer que quelques-uns :
The Terminator, Back to the Future (oui : les 3 !), Interstellar, Timecrimes, Triangle, Predestination, Star Trek, Twelve Monkeys, Timecop (oui, oui, avec JCVD et sa coupe mulet), The Butterfly Effect, Donnie Darko et on en passe tant il y en a. Même Les Visiteurs se retrouve au programme.

Enfin, et pour couronner le tout, le réalisateur Jeff Lieberman sera à l’honneur cette année au travers de ses 4 longs métrages cultes : Squirm (1976) et ses vers de terre mangeurs d’hommes.
Blue Sunshine (1977), dans lequel des Californiens perdent leurs cheveux et se transforment en tueurs psychopathes.
Just Before Dawn (1981), son slasher culte.
Remote Control (1988) où un employé de vidéothèque tente d’empêcher la diffusion d’un film sur VHS qui permettrait à des extraterrestres de conquérir la Terre.

Avouez quand même qu’il y a de quoi se mettre sous la dent cette année encore !

Toutes les infos et bien plus sur offscreen.be.

Excellent OFFSCREEN 2020 à vous !

Guillaume Triplet

Avec le soutien de

En Cinemascope
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